Femme tenant de déobstruer un enfant avec le Lifevac

Dispositif anti-étouffement : attention, ne vendez pas votre cerveau au fabricant.

Vous avez peut-être vu ou entendu parler de petits appareils de succion ou de dispositifs anti-étouffement promettant d’aspirer le corps étranger en quelques secondes. On vous a peut-être convaincu que c’était une  » sécurité de supplémentaire « .

Imaginez la scène : vous êtes seul, où vous êtes témoin d’un étouffement. Le cœur qui bat la chamade, l’urgence vous pousse à agir.

C’est lors d’un cours de secourisme que je donnais à Trois-Rivières que l’idée m’est venue de rédiger ceci. Un participant m’a avoué qu’il avait acheté un de ces appareils pour sa conjointe, car elle s’étouffe  » souvent « . 6 fois en 12 ans! À chaque fois il a dû pratiquer (avec succès heureusement) des poussées abdominales pour mettre fin au cauchemar de sa conjointe. Sa motivation pour l’achat : si elle était seule, qu’elle puisse se  » désobstruer  » elle-même avec ce gadget. Cette confidence m’a frappé. Pourquoi autant de gens se laissent séduire par ces promesses techniques ? Et surtout, sommes-nous prêts à légitimer ces produits dans nos pratiques de premiers secours ?

Après avoir effectué mes recherches et mes vérifications, je peux vous l’affirmer sans hésiter : ces dispositifs ne sont pas prêts. À ce jour, nous ne les recommandons pas lors de nos formations. Mais il est crucial d’informer les gens de là où en est la science, pour que chacun fasse un choix éclairé, surtout dans une situation aussi dramatique que l’étouffement.

Pourquoi tant d’intérêt?

Quand un être cher s’étouffe, on veut absolument tout faire pour l’aider. Le cœur s’emballe, on panique et les fabricants de dispositifs anti-étouffement le savent. Ils exploitent la peur, l’urgence, la vulnérabilité. Leurs publicités montrent des témoignages bouleversants :  » mon enfant a été sauvé grâce à ce produit  » et ils avancent des chiffres impressionnants sur les décès dus à l’étouffement. Mais creusons un peu.

Par exemple, certains manufacturiers prétendent qu’il y a 5 000 décès annuels par étouffement aux États-Unis. Mais si on examine les données plus finement, moins de 3 % de ces décès concernent les enfants (0-14 ans).

Au Canada, dans ce même groupe d’âge, on recense autour de 32 décès annuels liés à l’étouffement (ce chiffre varie selon les sources).

Cela suggère que, statistiquement, le risque pour un enfant de mourir d’un étouffement est très faible, mais un décès est toujours un de trop, je ne minimise pas cela.

Les fabricants se focalisent sur la  » faille  » : oui, dans un petit nombre de cas, les manœuvres classiques ne fonctionnent pas. Voilà l’argument qu’ils exploitent :  » si votre proche ne répond pas aux manœuvres standards, ce dispositif pourra sauver la vie.  » Ça sonne bien. Mais est-ce que la science le soutient ?

Principe de fonctionnement et promesses

Ces dispositifs ressemblent à un débouche-toilette ou à une grande ventouse avec un masque. On place le masque sur la bouche (et le nez), on déprime pour expulser l’air, puis on tire pour créer une aspiration, dans l’espoir de  » décoller  » le corps étranger coincé. Les fabricants comparent cela à une toux forcée inversée.

L’efficacité dépend de nombreux paramètres tels que, forme de l’objet, sa position, l’anatomie de la victime, le scellement du masque. Et plus important : l’action même du dispositif peut causer des blessures (aux lèvres, à la langue, à la gorge) ou pire retarder les manœuvres de désobstruction classiques, enseignées et éprouvées.

Le temps est l’ennemi lors d’un étouffement. Si on perd des secondes à sortir l’appareil, à assembler, à lire le mode d’emploi, à le positionner, tout cela peut retarder les manœuvres classiques immédiates (tapes dans le dos et compressions abdominales).

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Si je suis seul.e dans une situation d’étouffement, est-ce qu’un appareil pourrait m’aider ?

C’est une question cruciale : beaucoup de personnes achètent ces dispositifs justement pour  » si je suis seul  » pouvoir agir. Mais dans la réalité, cela se complique :

D’abord, le stress est énorme. Quand on s’étouffe, on perd de l’oxygène, on panique, on est en hypoxie partielle. La coordination motrice chute. Essayer de manipuler un appareil, positionner un masque correctement, vérifier l’étanchéité, activer l’aspiration, toutes ces étapes demandent calme, temps et dextérité. Dans ce contexte, les erreurs (mauvaise position, fuite d’air, défaut d’aspiration) sont très probables.

Ensuite, beaucoup de dispositifs nécessitent deux mains ou une aide : maintenir le masque en place d’un côté, faire l’aspiration de l’autre, ajuster les joints, etc. Si vous êtes seul, certaines parties seront difficiles voire impossibles à réaliser efficacement. Comparativement à la poussée abdominale qui peut être auto-administrée, par exemple en se pressant l’abdomen contre un dossier de chaise, un comptoir, ou un bord dur, ce que plusieurs études (et essais pratiques) suggèrent possible.

Cela fait de la manœuvre abdominale une option réaliste même quand on est seul.

Enfin, si l’appareil échoue, ce qui est assez probable compte tenu de l’incertitude scientifique, vous perdez du temps précieux. Tandis que si vous commencez directement les manœuvres classiques, vous maximisez vos chances (même si elles ne sont pas garanties).

Que dit la science et les autorités jusqu’à maintenant ?

Les études existantes sont bien trop limitées

Plusieurs études sont financées ou réalisées par les fabricants eux-mêmes, les auteurs sont parfois affiliés à l’entreprise, ou bien les essais sont faits sur mannequins ou cadavres, ce qui limite énormément leur validité pour une utilisation réelle sur des personnes vivantes.

Une revue systématique (type d’étude scientifique qui vise à rassembler, évaluer et synthétiser de façon rigoureuse toutes les recherches existantes sur une question précise) de 2020 (Dunne et al.) a analysé la littérature sur les dispositifs de succion anti-étouffement. Elle a trouvé 5 études répondant aux critères : des essais sur mannequins, sur cadavres et quelques séries de cas. Conclusion : beaucoup de faiblesses méthodologiques, biais notables, et preuves insuffisantes pour recommander l’usage de ces dispositifs.

Une mise à jour des lignes directrices du CoSTR / ILCOR sur l’obstruction des voies respiratoires (2020) inclut les suction-based airway clearance devices dans les comparateurs, mais le consensus est que les preuves sont de certitude très faible.

Conclusion scientifique : on ne dispose pas de données solides. Peu d’essais chez des êtres vivants, forts biais d’études liées à l’intérêt des fabricants, beaucoup d’incertitudes sur la sécurité réelle.

Que disent les instances réglementaires et de secours ?

En avril 2024, la FDA (équivalent aux États-Unis de Santé Canada) a publié une communication de sécurité précisant que la sécurité et l’efficacité de ces dispositifs en vente libre n’ont pas été établies et qu’ils ne sont ni approuvés  » cleared « . Elle met aussi en garde : l’utilisation de tels dispositifs pourrait retarder les manœuvres classiques établies. Même s’il y a  » succès  » dans certains cas très contrôlés, on ne sait pas si cela se transposera dans un contexte réel avec un patient en panique, avec salive, spasme, mauvais scellement du masque, position instable, etc. On manque d’études de terrain sur personnes vivantes dans des contextes d’urgence.

Dans les lignes directrices de la Croix-Rouge Américaine et d’autres organismes de premiers secours, on voit apparaître une mention prudente d’une  » considération  » de ces dispositifs si les méthodes standard ont échoué ou sont impossibles.

Ainsi, même les organismes de sauvetage les plus reconnus n’intègrent pas ces appareils comme méthodes de première ligne, mais les considèrent au mieux comme une option de sauvetage tardive, si jamais les techniques standards ne sont pas possibles.

Recommandations prudentes

Continuez d’appliquer les techniques de désobstruction classiques (tapes dorsales, poussées abdominales, compressions thoraciques). Elles restent les méthodes les plus éprouvées. Le consensus des organismes de réanimation recommande ces manœuvres en priorité.

Si vous envisagez de vous procurer un de ces dispositifs, faites-le uniquement comme option de dernier recours, jamais en substitution des techniques principales.

Assurez-vous de former les utilisateurs éventuels (vous-même, vos proches) au bon usage du dispositif, mais gardez toujours en tête que l’urgence ne laisse pas beaucoup de marge de manœuvre.

Signalez à Santé Canada ou aux autorités tout effet indésirable ou incident lié à l’usage de tels dispositifs.

Conclusion

Je le répète sans ambiguïté : non, aujourd’hui, je ne recommande pas ces dispositifs anti-étouffement. La science, les autorités et les études existantes ne permettent pas d’en faire un outil sûr et fiable. Il y a encore trop d’ombres; efficacité non démontrée de façon robuste, risques de retard pour appliquer les méthodes éprouvées, blessures potentielles, biais dans les études.

Mais je suis aussi convaincu que c’est un sujet légitime de recherche. Si, dans quelques années, des études indépendantes bien conçues confirmant un bénéfice clair avec un profil de sécurité acceptable voient le jour, je serai parmi les premiers à en parler positivement.

D’ici là : apprenez, répétez vos techniques classiques, soyez vigilants, méfiez-vous des promesses trop efficaces pour être vraies, surtout dans une urgence vitale.

Sources

  • FDA – Safety Communication : FDA Encourages the Public to Follow Established Choking Rescue Protocols U.S. Food and Drug Administration
  • FDA – MAUDE Adverse Event Report : LifeVac (incident) accessdata.fda.gov
  • WKBW News – « $25,000 grant used to buy anti-choking devices not approved by FDA » WKBW 7 News Buffalo
  • NBC New York – Article sur les dispositifs anti-étouffement NBC New York
  • New Jersey anti-choking suction guidance (PDF) NJ.gov
  • NY State – « Dear Provider » lettre sur les dispositifs anti-étouffement ocfs.ny.gov
  • The Guardian – Avertissement sur les dispositifs de succion chez les enfants theguardian.com
  • FDA – Lettre d’avertissement à DeChoker LLC (2021) U.S. Food and Drug Administration
  • PMC – Étude  » Use of a Novel Portable Non-powered Suction Device …  » (LifeVac) PMC
  • FDA – Rapport MAUDE sur LifeVac Home Kit accessdata.fda.gov
  • GoodRx – « Do Anti-Choking Devices Work? » (analyse) GoodRx
  • MySMA Team – Comparaison DeChoker vs LifeVac mysmateam.com
  • HHS Iowa – Document « Anti-Choking Devices » (PDF) hhs.iowa.gov
  •  » A systematic review on the effectiveness of anti-choking suction devices  » (2020) – une revue systématique dont l’un des auteurs est affilié à l’Université de Calgary, Alberta (Canada). PubMed
  • → Utile car ça donne une perspective impliquant un chercheur canadien, même si l’étude est internationale.
  • Canadian Airway Focus Group – consensus canadien sur la gestion des voies respiratoires difficiles – recommandations actualisées pour la gestion des voies respiratoires en contexte canadien / nord-américain. PMC+1
  • Health Canada –  » Keyword Index to Assist Manufacturers in Verifying the Class of Medical Devices «  – document de guidance canadien sur la classification des dispositifs médicaux (utile pour comprendre le cadre réglementaire canadien). canada.ca
  • Airway Management in Out-of-Hospital Emergencies (site de la Canadian Dental Association / association médicale canadienne) – directive ou guide canadien sur la gestion des voies respiratoires en contexte préhospitalier. cda-amc.ca

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